Reportage : En Arménie, un tremblement de cœur

par Albert Huber

envoyé spécial de l’ACO [Action Chrétienne en Orient] à Erevan

avec SPFA [Solidarité Protestante France-Arménie]

             On la nomme doudouk, cette flûte enchanteresse au chant grave, poignant, infiniment nostalgique. En prélude à une échappée en Arménie, en écouter quelques notes prépare amoureusement  au contact de ce peuple particulièrement attachant, confiné au cœur du Caucase, dans l’étroit sanctuaire imposé par la soviétisation en 1921. Et meurtri à tout jamais par le génocide perpétré par le gouvernement ottoman des Jeunes Turcs en 1915.  L’obsession criminelle de ces derniers, méthodiquement appliquée, a durablement traumatisé une société plusieurs fois millénaire. L’événement choc reste jusqu’à ce jour farouchement nié par les héritiers des bourreaux d’hier.

 Erevan, une capitale contrastée

Jour J. L’aéroport de la capitale Erevan, neuf et rutilant, fait paraître fané le terminal de Roissy 2 quitté quatre heures plus tôt à bord d’un Airbus d’Aeroflot. Voici sans doute l’un des nombreux signes de la générosité de la diaspora arménienne : deux Arméniens sur trois vivent aujourd’hui hors de leur terre d’origine. Mais sitôt passées les portes, le pathétique post-soviétique saute aux yeux.

La nuit cachant les immeubles sans âme – construits dans une architecture minimaliste sous Kroutchev, puis  Brejnev –  au bout de rues et de trottoirs défoncés, la capitale arménienne éblouit avec sa place de la République au centre de la capitale. Les arcades de pierre rouge, savamment éclairées, donnent un instant l’idée d’une grande ville, métropole de 1,2 million d’habitants qui rassemble plus du tiers de la population de la petite république. Cette ancienne bourgade dilatée au XXe siècle par les afflux de réfugiés, ravagée dix fois par les tremblements de terre et les conquérants arabes, mongols, persans et turcs, ne manque pas d’âme. Reviennent alors en tête les tendres inflexions de la doudouk. Celles qui se lisent sur les visages autochtones croisés dans la rue. Yeux noirs perçants aux larges cils, des sourcils fortement dessinés qui évoquent les arches omniprésentes dans l’architecture locale. Hommes à l’air fatigué dans leurs vestes de cuir à la soviétique, jeunes femmes juchées sur des talons-aiguilles, tous partagent un même regard qui accroche.

 1915 – 2015, cent ans après le génocide